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Europe D66 European Parliament Strasbourg

Strasbourg et le chauvinisme francais

   Thu 27/06/2002

Alors que la France voit le siège de Strasbourg comme un symbole de solidarité entre l'Allemagne et la France, la plupart des autres membres de l'Union européenne le considèrent plutôt comme un symbole de la bureaucratie européenne et des velléités de domination de la France sur la destinée commune de l'Europe.

L'autre semaine, le Parlement européen s'est réuni à Strasbourg. Nombre d'élus ont alors demandé à leurs assistants de rester à Bruxelles. C'est là en effet que sont postés en permanence les assistants parlementaires. Les infrastructures du Parlement à Strasbourg présentent en leur sein une prolifération de bactéries de la légionelIose et les élus européens ne veulent pas exposer leurs collaborateurs à des risques inutiles. Eux-mêmes sont contraints de se rendre à Strasbourg en dépit du fait que le siège de Bruxelles offre de meilleurs équipements, sans légionella de surcroît.

Après tout, le fait qu'une session du Parlement se déroule chaque mois à Strasbourg est bien plus qu'un problème pratique, c'est une délicate question politique. Une question si délicate qu'elle prévaut sur toute considération de santé commune. Pas étonnant d'ailleurs que la bactérie de la légionellose se développe à Strasbourg quand on sait que ce bâtiment est utilisé simplement quatre jours par mois. Le reste du temps, il est vide et sans utilité au milieu de cette si jolie capitale alsacienne.

Le Parlement est la caution démocratique du Conseil des ministres et de la Commission. Ces deux institutions siègent à Bruxelles. Peut-on imaginer que l'Assemblée nationale soit installée à Bordeaux ou Marseille et que Matignon le soit à Paris ? Évidemment non. Ce serait non seulement inefficace et inutilement cher mais ce serait aussi une insulte aux électeurs français que d'éloigner si loin du pouvoir exécutif leurs représentants.

Alors, pourquoi les élus européens doivent-ils faire la navette entre Bruxelles et Strasbourg une fois par mois ? La réponse est simple. Parce que les Français ont réussi à faire amender le traité d'Amsterdam pour imposer au Parlement ces va-et-vient. Certains pourraient trouver étrange que cette question soit régie par un traité. D'autant plus qu'il est admis que si le Parlement pouvait décider seul, il abandonnerait Strasbourg immédiatement. Mais c'est ainsi.

Le siège de Strasbourg n'est évoqué qu'avec ironie par les parlementaires. Quand certains en France le considèrent comme un élément de prestige (celui d'héberger le plus haut corps législatif de l'Union européenne), la plupart des autres Européens voient ces va-et-vient injustifiés entre Bruxelles et Strasbourg comme un affront à la France et à l'Union. Car ce sont les contribuables européens qui payent cet excès de bureaucratie, ces navettes et ces bâtiments inutiles. En tout, cela représenterait 100 millions d'euros chaque année. Le Parlement, censé être le lien entre l'UE et les Européens, est dès lors perçu comme une institution occupée à dilapider l'argent des contribuables.

A chaque élection européenne, les députés de l'UE, hormis les Français bien sûr, et peut-être les Allemands, ont la plus grande difficulté à faire comprendre à leurs électeurs que ces navettes continues ne sont pas de leur fait mais qu'ils sont pris en otages par le gouvernement français qui use de son droit de veto pour protéger Strasbourg. Une fois cela compris, émerge un nouveau sujet d'incompréhension : les citoyens ne comprennent pas que ce ne soit pas toujours l'intérêt général de l'Europe qui prévale mais, parfois, l'intérêt national d'un des puissants membres de l'Union. Car, dans cette histoire, le seul qui bénéficie de ces allées et venues est la France qui en tire quelques revenus supplémentaires.

En tant que plus grand symbole de la prodigalité européenne, le siège de Strasbourg nuit directement à la crédibilité de l'Europe comme projet pour les peuples. En tant que signe le plus criant de la prédominance des intérêts nationaux sur le bien commun européen, il est surtout vu comme un symbole de l'arrogance française. En France, Strasbourg est un élément de prestige ; en dehors de France, c'est tout le contraire.

La détérioration de l'image de la démocratie européenne est de loin le pire des effets de la seule existence de ce siège superflu. Mais il y a aussi des dommages plus tangibles. L'état permanent de stress lié aux transports fragilise les députés dans leur mission de contre-pouvoir. Du coup, c'est la voix des peuples européens qui s'en trouve affaiblie. Les politiciens français, à l'instar de M. Moscovici visitant Strasbourg durant la présidence française, ont essayé de réduire la polémique à un simple problème logistique .

On convient qu'il est problématique qu'Air France n'effectue plus de liaisons entre Strasbourg et des villes comme Amsterdam ou Rome, mais le problème est ailleurs. Il est politique. Et ce qui le rend encore plus délicat, c'est que les hommes politiques français sont en train de se rendre compte du ridicule de la situation. Ils savent qu'ils ont tort mais ne peuvent l'admettre, du moins pas publiquement. Toutefois, je me garderai bien d'être cynique envers les Français. Je crois vraiment qu'ils veulent être au premier rang de l'intégration européenne. Aussi, je pense que si on leur explique de quoi il retourne, ils accepteront de faire un petit sacrifice pour renforcer la démocratie européenne. On pourrait sinon allouer une compensation à la France pour la perte du siège de Strasbourg. Il suffirait pour cela d'estimer le montant des profits qu'engendrait l'activité de l'ex-siège et de faire un simple transfert bancaire entre l'Europe et la France, les députés, eux, restant enfin à leur place.

Mais une solution meilleure encore serait d'utiliser à des fins utiles les équipements du siège de Strasbourg. Les bâtiments conviendraient très bien à l'accueil d'une grande école pour la diplomatie européenne ou à l'hébergement de sommets européens, le Comité des régions de l'Union, le Conseil économique et social ou l'Agence européenne pour la sécurité alimentaire. Tout cela présenterait l'avantage d'utiliser davantage que quatre jours par mois les infrastructures du siège sans pour autant priver Strasbourg d'un flux régulier de visiteurs et des revenus qui leur sont associés.

Plus important encore, cela prouverait que les Français accordent plus d'importance aux intérêts communs de l'Europe qu'à ceux plus étroits qui les poussent encore aujourd'hui à garder le Parlement en otage. Mais la France n'a qu'un temps limité pour « monnayer » le Parlement contre des institutions permanentes. Après l'élargissement de l'Union européenne, prévue en 2004, ce sera sans doute trop tard...